Et si laisser gagner un enfant à un jeu de société était en réalité le pire service qu’on puisse lui rendre ? La question paraît presque absurde, tant on nous répète depuis toujours qu’il faut protéger les petits de la déception. Pourtant, dans ma famille, un homme a fait exactement l’inverse pendant des décennies, sans jamais s’excuser ni faiblir. Mon grand-père, un octogénaire au regard malicieux et à la mémoire d’éléphant sur un plateau de dames, n’a jamais laissé passer une seule victoire gratuite. Longtemps, j’ai trouvé ça presque cruel. Aujourd’hui, avec le recul de l’âge adulte et une brochette d’enfants à moi, je comprends enfin ce qu’il cherchait à nous transmettre entre deux pions capturés.

À retenir
  • Jouer sincèrement avec un enfant, sans le laisser gagner, lui apprend à gérer la frustration dans un cadre sécurisant.
  • Perdre régulièrement à un jeu développe la résilience, la tolérance à l'échec et la capacité à féliciter l'autre malgré la déception.
  • Un enfant qui n'a jamais connu la défaite risque d'être démuni face aux véritables obstacles de la vie.

Mon grand-père, ce redoutable adversaire du jeudi soir

Il y avait un rituel immuable chez mes grands-parents : le jeudi soir, dès que la table était débarrassée, sortait le fameux damier en bois, usé par des générations de parties acharnées. Mon grand-père s’installait, ajustait ses lunettes, et là, plus aucune pitié. On avait beau avoir sept, dix ou même quinze ans, il jouait comme s’il affrontait un champion du monde. Pas de cadeau, pas de coup facile laissé volontairement à portée de main. Certains cousins repartaient parfois vexés, d’autres carrément en larmes les plus jeunes années. Et lui, imperturbable, rangeait ses pions en souriant, visiblement satisfait de la partie, peu importe qui avait gagné. À l’époque, je trouvais ça presque déplacé pour un grand-père censé nous chouchouter. Avec le temps, j’ai réalisé que ce petit théâtre du jeudi soir cachait une leçon bien plus profonde que je ne l’imaginais.

Perdre aux dames n’a jamais tué personne, bien au contraire

On a tendance, aujourd’hui encore, à vouloir épargner nos enfants de la moindre déconvenue. On laisse gagner, on arrondit les angles, on évite soigneusement toute situation où ils pourraient se sentir en échec. Sauf que perdre une partie de dames n’a jamais brisé personne. Ce qui abîme réellement un enfant, c’est plutôt de grandir en pensant que le monde s’inclinera systématiquement devant lui. En réalité, expérimenter la défaite lors des parties en famille permet au jeune cerveau de réguler doucement sa frustration. C’est exactement ce que faisait mon grand-père, sans le théoriser, sans en avoir conscience peut-être, simplement parce que lui-même avait grandi ainsi. Perdre dans un cadre sécurisant, entouré de gens qui nous aiment malgré tout, constitue un terrain d’entraînement idéal pour apprendre à digérer l’échec sans en faire un drame.

Quelques exemples concrets permettent de mieux saisir cette dynamique au quotidien :

  • Un enfant qui perd régulièrement à un jeu de société apprend progressivement à gérer sa colère sans crier ni bouder pendant des heures.
  • Il développe une meilleure tolérance à l’imprévu, utile bien plus tard face aux petits ratés du quotidien scolaire.
  • Il comprend que la valeur d’une personne ne se mesure pas au résultat d’une partie de dames un jeudi soir.
  • Il apprend, presque sans y penser, à féliciter l’autre malgré la déception, une compétence sociale précieuse.

La frustration apprivoisée devient une force pour la vie entière

La frustration n’est pas l’ennemie de l’enfance, elle en est presque une alliée discrète, à condition d’être vécue dans un contexte bienveillant. Un enfant qui n’a jamais rien perdu, jamais rien raté, se retrouve souvent démuni face au premier vrai obstacle de sa vie, qu’il s’agisse d’un contrôle raté ou d’une amitié compliquée. À l’inverse, celui qui a pleuré une fois devant un damier, avant de recommencer une nouvelle partie l’instant suivant, développe une forme de résilience presque invisible mais bien réelle. C’est un peu comme un muscle qu’on entraîne sans même s’en rendre compte. Pour mieux visualiser les différences entre plusieurs approches éducatives face à la défaite, voici un petit comparatif utile :

ApprocheAvantagesLimites
Laisser toujours gagner l’enfantMoment agréable immédiat, aucune larmeFausse image de la réalité, faible tolérance à l’échec plus tard
Jouer normalement, sans complaisanceApprentissage progressif de la frustration, sentiment d’authenticitéPeut être mal vécu si mal accompagné émotionnellement
Alterner victoires et défaites naturellesÉquilibre entre plaisir et apprentissageDemande de la vigilance pour rester sincère et non calculé

Mon grand-père, sans le savoir, avait choisi la deuxième option, celle qui demande sans doute le plus de constance. Et il l’a fait avec une régularité presque touchante, jeudi après jeudi, pendant des années, sans jamais varier sa ligne de conduite.

Ce que ces parties truquées m’ont vraiment appris sur l’enfance

En repensant à ces soirées, en cette période de rentrée où les emplois du temps familiaux redeviennent chargés, je réalise que ces parties n’avaient rien de truqué, contrairement à ce que je pensais enfant. C’était même tout l’inverse : elles étaient d’une sincérité absolue. Aujourd’hui, avec mes propres enfants, j’essaie de reproduire cette posture, même si elle demande un effort constant tant l’envie de les voir sourire immédiatement reste forte. Jouer vrai, perdre parfois soi-même, féliciter sincèrement quand ils gagnent réellement, tout cela construit une relation de confiance bien plus solide que n’importe quelle victoire offerte. Cette approche demande de la patience, un peu comme lorsqu’on accompagne les premiers pas ou les premières colères d’un tout-petit : rien ne sert de précipiter les choses, mieux vaut avancer pas à pas, avec cohérence.

Ce qui m’a marquée avec le temps, c’est que mon grand-père n’a jamais eu besoin de faire un long discours sur la résilience ou la gestion des émotions. Il jouait, tout simplement, avec sérieux et respect pour chacun de ses adversaires, même les plus jeunes. Cette cohérence silencieuse valait sans doute plus que n’importe quelle leçon de morale prononcée à voix haute.

En repensant à ces jeudis soirs et à ce damier usé par des générations de parties, on comprend que perdre n’a jamais été le problème. Le vrai cadeau, c’était d’avoir un adversaire assez sincère pour nous laisser vivre cette frustration en toute sécurité. Alors, la prochaine fois qu’un enfant réclame une partie de jeu de société, pourquoi ne pas oser jouer pour de vrai, sans filet, et voir ce qu’il en retiendra vraiment ?