Les mains crispées sur son cartable, le petit menton baissé vers le sol, mon fils reculait d’un pas. Et moi, sourire figé, je répétais la phrase machinale : « Allez, fais un bisou à la dame ». Ce jour-là, dans le couloir de l’école, une psychologue scolaire a posé sur moi un regard qui n’avait rien d’accusateur, mais qui a suffi à faire vaciller des années d’habitudes. En cette rentrée d’automne, alors que beaucoup de parents retrouvent le rythme des sorties d’école, des embrassades obligées à la grand-mère ou au voisin, cette anecdote résonne sans doute chez plus d’un foyer. Voici ce que j’ai compris ce jour-là, et ce que j’en ai fait depuis.
- Forcer un enfant à faire un bisou lui apprend que son corps ne lui appartient pas et brouille la notion de consentement.
- Laisser l'enfant choisir comment il salue (câlin, bisou, signe de main ou mot gentil) renforce sa confiance en soi et sa capacité à poser des limites.
- Depuis ce changement, l'enfant ose dire non aux camarades insistants et a gagné en assurance dans ses interactions sociales.
« Fais un bisou à la dame » : cette phrase que je disais sans réfléchir
Pendant des années, cette injonction faisait partie de mon quotidien de parent, aussi banale qu’un « dis merci » ou un « attache tes lacets ». Chez la boulangère, chez les grands-parents, à la sortie de la crèche : dès qu’un adulte tendait la joue, je poussais mon enfant vers ce petit rituel social. Je pensais bien faire. Je voulais qu’il soit poli, qu’il ne vexe personne, qu’il fasse honneur à son éducation. C’était, à mes yeux, une simple marque de politesse, au même titre que dire bonjour. Je n’avais jamais imaginé que cette habitude, en apparence anodine, puisse envoyer un tout autre message à mon enfant.
Avec le recul, je réalise que je ne me posais jamais la question de son ressenti à lui. Son corps, sa joue, ses bras : tout cela devenait négociable dès qu’un adulte le demandait poliment. Et lui, obéissant, finissait par tendre la joue avec une moue résignée, ou pire, en évitant le regard de la personne concernée. Je confondais politesse et soumission corporelle, sans même m’en rendre compte.
Le déclic qui a tout changé : quand la psychologue a nommé ce que je ne voyais pas
Le rendez-vous avec la psychologue de l’école n’avait rien à voir avec des bisous à la base. On parlait des difficultés de mon fils à s’affirmer face à ses camarades, de sa tendance à céder dès qu’un autre enfant insistait. Puis, presque en passant, elle a évoqué un exemple tout simple : les câlins et bisous imposés aux enfants par les adultes de leur entourage. Elle m’a expliqué, avec des mots simples et sans jugement, que demander à un enfant de faire un bisou contre son gré revient à lui apprendre que son corps ne lui appartient pas totalement.
C’est là qu’elle a posé la phrase qui m’a marquée : imposer un contact physique annule la notion de consentement et empêche l’enfant d’apprendre à fixer ses propres limites corporelles. Sur le coup, j’ai eu un peu de mal à l’accepter. Ce n’était « qu’un bisou », après tout. Mais en y réfléchissant, j’ai fait le lien avec mon fils qui n’osait pas dire stop à un camarade trop envahissant dans la cour de récréation. S’il apprend depuis tout petit que son corps se négocie pour faire plaisir aux adultes, comment pourrait-il apprendre à poser ses limites avec les autres enfants ?
Ce rendez-vous a agi comme un révélateur. Ce n’était pas une question de politesse, mais bien d’apprentissage du consentement, dès le plus jeune âge. Et ce constat, une fois posé, est difficile à ignorer.
| Approche | Avantages | Limites |
|---|---|---|
| Bisou imposé | Rassure l’adulte, évite les remarques sociales | Nie le ressenti de l’enfant, brouille la notion de consentement |
| Choix laissé à l’enfant | Renforce la confiance en soi, apprend à poser des limites | Peut demander des explications aux proches, un temps d’adaptation |
| Alternatives proposées (main, sourire, mot gentil) | Maintient le lien social sans contact forcé | Nécessite d’y penser en amont, habitude à instaurer |
Apprendre à dire non : ce que j’ai changé dans mon quotidien avec mes enfants
Depuis ce fameux rendez-vous, j’ai revu mes réflexes du tout au tout. Désormais, je ne pousse plus mes enfants vers un contact physique qu’ils n’ont pas choisi. Cela demande un peu d’organisation, quelques explications aux proches parfois surpris, mais les bénéfices se voient déjà au quotidien. Voici les changements concrets que j’ai mis en place :
- Je propose des alternatives au bisou : un check, un signe de la main, un simple « bonjour » suffisent largement.
- Je laisse toujours mon enfant décider : « tu veux dire bonjour à mamie avec un câlin, un bisou, ou juste un coucou ? »
- J’explique aux adultes concernés, avec bienveillance, pourquoi je ne force plus mes enfants : « il choisit lui-même comment il dit bonjour, ça l’aide à apprendre à poser ses limites ».
- Je valorise chaque petit « non » qu’il exprime, même face à un adulte, pour lui montrer que sa parole compte.
- Je reste attentive à son langage corporel : un enfant qui recule, qui se cache derrière moi, m’indique clairement son ressenti sans avoir besoin de mots.
Le résultat ne s’est pas fait attendre. Mon fils ose désormais dire « non merci » à un camarade trop insistant à l’école, et il a gagné en assurance dans ses interactions sociales. Certes, certains proches ont trouvé la démarche déroutante au départ, jugeant peut-être cela un brin excessif. Mais expliquer calmement le pourquoi de cette évolution suffit généralement à apaiser les incompréhensions. Après tout, personne ne souhaite réellement priver un enfant de sa capacité à dire non.
De « fais un bisou à la dame » à « tu choisis comment tu dis bonjour », le chemin parcouru n’a rien d’anodin. Cette petite phrase, répétée sans y penser pendant des années, portait en elle un message bien plus lourd qu’il n’y paraissait. Aujourd’hui, en cette période de rentrée où les occasions de croiser famille et connaissances se multiplient, peut-être est-ce le bon moment pour observer, vous aussi, les réflexes que vous imposez sans même y réfléchir. Et si le vrai respect commençait justement par laisser à nos enfants le droit de dire non ?

