Un enfant qui apprend à perdre sans en faire un drame, c’est un enfant qui gagnera en confiance pour toute sa vie de grand. Voilà le bénéfice très concret qui se cache derrière cette petite scène du dimanche après-midi, répétée dans des milliers de salons français : papy sort le jeu de cartes, s’installe en face du petit-fils de cinq ans, et triche allègrement pour que ce dernier remporte la partie. Geste tendre, intention généreuse, mais question qui taraude de plus en plus de parents : est-ce vraiment rendre service à son enfant que de l’habituer à gagner sans effort ? Pour y voir plus clair, direction le cabinet d’une psychologue, qui démonte avec bienveillance les idées reçues sur le sujet.
- Laisser gagner un enfant occasionnellement n'est pas problématique, mais le faire systématiquement le prive d'apprendre à gérer la défaite
- Privilégier les jeux de hasard (jeu de l'oie, dés) plutôt que les jeux de compétence permet à l'enfant de perdre sans que cela reflète un manque de capacité
- Annoncer les règles à l'avance, faire des parties courtes et montrer l'exemple d'une défaite prise avec légèreté aident l'enfant à développer sa résilience émotionnelle
Pourquoi mon père triche systématiquement pour que mon fils gagne
Il suffit d’observer la scène une fois pour en comprendre tout le mécanisme affectif. Le grand-père glisse discrètement une carte sous la table, feint de ne pas voir le valet caché dans la manche du petit, et pousse des exclamations théâtrales quand son petit-fils annonce victoire. Pour lui, il n’y a là rien de malhonnête, juste l’envie que ce moment reste joyeux, que le visage de l’enfant s’illumine, que les cartes ne deviennent jamais une source de larmes. C’est une forme d’amour, à sa manière, et il serait injuste de n’y voir que de la complaisance. Beaucoup de grands-parents partagent ce réflexe : préserver le plaisir avant tout, quitte à fausser les règles. Le problème, ce n’est pas l’intention, qui reste touchante, c’est la répétition. Une triche ponctuelle pour faire durer le plaisir d’un tout-petit qui découvre un jeu, personne n’en fera un drame. Mais quand cela devient systématique, semaine après semaine, l’enfant finit par intégrer une règle implicite bien différente de celle du jeu : gagner, c’est normal, et perdre, ça n’arrive jamais vraiment.
Ce que la psychologue révèle sur les vrais effets de cette habitude
Face à cette question, la psychologue rassure d’abord sur un point : laisser occasionnellement gagner un jeune enfant peut entretenir son intérêt pour le jeu, et ce n’est pas une catastrophe éducative. Le souci apparaît quand cette victoire devient systématique, car elle prive alors l’enfant d’occasions précieuses d’apprendre à perdre. Or perdre, dans un cadre sécurisant comme une partie de cartes en famille, c’est justement l’endroit idéal pour s’entraîner à encaisser une déception sans que les enjeux soient réels. Un enfant qui ne connaît que la victoire se construit une image faussée de ses propres compétences, et surtout n’a jamais eu l’occasion de traverser la frustration accompagnée par un adulte bienveillant. Résultat, à l’école ou plus tard dans un contexte sportif, la première vraie défaite peut tomber comme un coup de massue, sans les outils émotionnels pour l’absorber. La psychologue insiste alors sur une nuance importante : il ne s’agit pas de dire que papy a tort de vouloir préserver le plaisir, ni que le parent a tort de vouloir faire respecter les règles du jeu. La vraie question n’est pas de savoir qui doit gagner, mais si le jeu donne réellement une chance à chacun de remporter la partie.
Comment apprendre à perdre grâce aux bons jeux au bon moment
Bonne nouvelle, il existe une alternative beaucoup plus simple que la triche systématique, et elle repose sur un choix malin des jeux proposés. La psychologue recommande une piste très concrète : commencer par des jeux de hasard plutôt que par des jeux où la défaite reflète directement une différence de compétence. Dans un jeu de hasard pur, comme le jeu de l’oie ou certains jeux de dés, personne ne peut accuser son adversaire d’être meilleur, la chance décide, et perdre devient beaucoup plus facile à digérer pour un enfant de cinq ans. Voici quelques leviers simples à activer dès maintenant pour transformer ces moments de jeu en véritables terrains d’apprentissage.
- Choisir un jeu réellement adapté à l’âge de l’enfant, où le hasard pèse autant, voire plus, que la stratégie
- Prévoir des parties courtes pour éviter que la lassitude ou la frustration ne s’installent
- Annoncer les règles avant de commencer, y compris celle qui dit que tout le monde peut perdre
- Montrer soi-même comment réagir à une défaite, avec légèreté et sans dramatiser
- Féliciter l’effort et la bonne humeur plutôt que la seule victoire
Pour y voir plus clair entre les différentes approches possibles autour de la table, voici un petit tableau comparatif qui résume les grandes tendances observées chez les familles.
| Méthode | Avantages | Limites |
|---|---|---|
| Laisser gagner systématiquement | Préserve le plaisir immédiat, évite les larmes sur le moment | Prive l’enfant d’apprentissage de la défaite, fausse sa perception de ses compétences |
| Jouer sans aucune adaptation | Respecte totalement les règles du jeu | Peut décourager un enfant trop jeune, écart de niveau trop important |
| Jeux de hasard avec règles respectées | Chances égales pour tous, défaite moins associée à un manque de compétence | Nécessite de bien choisir le jeu selon l’âge |
| Victoires occasionnelles et naturelles | Équilibre entre plaisir et apprentissage, encourage la persévérance | Demande un peu plus d’attention de la part de l’adulte pendant la partie |
Finalement, il n’y a pas de camp à choisir entre le grand-père attendri et le parent soucieux des règles, les deux poursuivent le même objectif avec des méthodes différentes. En ajustant simplement le type de jeu proposé, en misant sur le hasard plutôt que sur la compétence pure pour les tout-petits, et en montrant l’exemple d’une défaite prise avec le sourire, toute la famille peut continuer à se retrouver autour des cartes sans arrière-pensée. Et la prochaine fois que papy tentera discrètement de glisser une carte sous la nappe, il sera toujours temps de lui proposer une partie de petits chevaux à la place, histoire de laisser le hasard faire son travail, en toute honnêteté.

